Entretien Joséphine Serre

Dublin Core

Titre

Entretien Joséphine Serre

Éditeur

Julie Valero

Relation

Résumé

Extraits de la transcription 

[J. Serre]

 […]

On avait fait une page Facebook d'un faux motel d'Assurbanipal, parce que dans Data Mossoul, il y a toutes sortes de motels. Donc, avec des faux profils, des faux commentaires, on voulait jouer avec le fake et essayer de le faire croire. [...]

[…] 

[J. Valero]

La représentation que vous avez de vos outils de travail (Word, l'environnement Web) et les relations presque affectives, je dirais, que vous entretenez avec eux. [...] Êtes-vous pleinement satisfaite de ces outils-là et pensez-vous avoir trouvé l'outil idéal pour votre écriture ?

[J. Serre]

Je me sens quand même un peu siphonnée par l'ordinateur. Comme un vortex, un siphon. C'est un peu le prolongement de ma vie, de mes mains, de mon corps. Et c'est un peu problématique quand même. Il y a une espèce de rapport fusionnel, donc passionnel et aussi qui alterne entre une fusion et un rejet.                             

[…]

Il y a quelque chose qui colonise mon espace mental. Comme si je disais que c'est un prolongement du corps, mais en fait, c'est aussi une projection de sa psyché.

[…]

[J. Serre]

[…] Je vais loin, mais ça ce sont mes obsessions aussi. Il y a une espèce de pathologie civilisationnelle quasiment dans ces choses-là. [cette servitude volontaire au smartphone]

[J. Serre] 

Quand je disais que c'est une pathologie civilisationnelle, c'est parce que pour moi, évidemment, la question de l'écriture informatique, c'est une question de civilisation mondiale. On a beaucoup de gens qui ont parlé, évidemment, de comparaison avec l'invention de l'imprimerie, etc. Mais pour moi, cela remonte même plutôt à l'apparition de l'écriture.

[J. Valero]

C'est une des raisons pour lesquelles Data Mossoul, m'a aspirée. Parce que je pense que vous êtes une des seules à traiter autant la question du langage informatique comme une écriture. Et pour moi, cela a fait écho à beaucoup de choses que j'ai lues, notamment à un terme qui, je pense, va beaucoup résonner pour vous : on lit parfois que les informaticiens, aujourd'hui, sont les scribes.

[J. Serre]

C'est vraiment ce que j'ai essayé de traverser dans Data Mossoul. D'ailleurs, il y a des passages, et je crois que ça fait partie des choses coupées, où on parle de Mila Shegg, qui maîtrise cette écriture de l'informatique quantique comme une scribe. Au même titre que, justement, les empereurs, les rois des grandes cités sumériennes, assyriennes, babyloniennes, maîtrisaient l'écriture et étaient entourés de scribes qui maîtrisaient l'écriture, ça a été un enjeu de pouvoir, évidemment, de domination, d'impérialisme, et aussi de changements profonds dans la structure mentale, puisqu'on passe de l'oralité à l'écrit, on passe aussi dans une possibilité d'accumulation.

[…]

[J. Serre]

Quand j'ai commencé à réfléchir au datacenter, parce que je voulais vraiment parler de ça, au départ, à qui appartient la formation, à qui appartient la conservation des récits, le fait de répertorier les récits, de les prioriser. C'était vraiment dans mes questions, et puis, très vite, je suis arrivée à mes propres obsessions et centres d'intérêt que sont aussi le rapport à l'archive, le rapport à la mémoire, à l'archéologie et à ce qui resterait dans le futur de nos récits.

Évidemment, très vite, je suis arrivée à la comparaison entre les datacenters et les bibliothèques. J'ai eu envie de faire le lien avec la toute première bibliothèque dont on se rappelle dans l'histoire de l'humanité. Il y en a peut-être eu d'autres avant, mais en tout cas, la première dont on ait traces avant celle d'Alexandrie, bien avant, c'est celle d'Assurbanipal, à Ninive. Et ce qui était très intéressant pour moi, c'était que Ninive, c'est la ville antique de Mossoul, au même endroit que Mossoul, et qu'on avait aussi un questionnement au présent sur Daesh, sur l'État islamique. Où c'est évidemment très facile de recevoir pour nous, en Occident, le fait que les membres de Daesh sont des monstres, qu'ils réécrivent l'histoire et qu'ils s'emparent des artefacts.

Mais c'était pour faire le lien, justement, et questionner, nous, ce qu'on fait aussi des récits et où ils sont gardés, comment, par qui, etc. Et ensuite, avec la figure des hackers du motel Assurbanipal, je me suis intéressée à la figure d'Aaron Swartz, parce que c'est, au même titre qu'Assurbanipal est le dernier, quasiment le dernier empereur assyrien, c'est le dernier d'un monde. Aaron Swartz, il est mort très jeune, il s'est suicidé, et c'est un des derniers qui portait aussi le rêve d'un Internet démocratique, gratuit, ouvert, et justement d'un outil qui serait formidable à mettre au service du savoir, de l'égalité des savoirs [...]. Il est mort pour ça, il est mort à cause de ça, et vraiment, il est mort parce que l'industrie et, en fait, la financiarisation, la mise sur le marché d'Internet, l'a écrasé parce qu'il y avait un enjeu financier qui était trop énorme et qu'ils ne voulaient pas être privés de cette manne-là.

Tout ça a formé une constellation qui m'a permis de parler de la question des bibliothèques à travers le temps, à travers ces histoires-là qui sont les nôtres, parce que le Proche-Orient, c'est vraiment le berceau de la civilisation occidentale, donc on parle vraiment de ça, et de comment nous on s'inscrit aujourd'hui pour essayer de garder une maîtrise sur l'accès au savoir, sur la construction des récits, sur le libre-arbitre.

[…] 

[J. Valero]

Comment vous en êtes venue à vous intéresser à ce sujet-là, comment il est arrivé dans votre écriture, parce que les pièces précédentes ne portaient pas forcément sur ces questions-là, même s'il y a toujours un rapport à l'écriture, à l'archive, à la trace ? 

[J. Serre]

En partie, il y a quand même une obsession chez moi de la trace, j'ai hésité dans ma vie entre le théâtre et l'archéologie.

[...]

C'est venu de cette histoire de la bibliothèque d'Assurbanipal qui m'a vraiment frappée, et de cette intuition tout de suite qui est venue pour moi de faire le lien avec les datacenters. 

Et en faisant ce lien, arrivait tout de suite la question de l'écriture, c'est-à-dire ce code cunéiforme des tablettes d'argile qu'on a mis des dizaines d'années, si ce n'est au moins un siècle ou plus, à décoder, à déchiffrer, et le code informatique qui pour moi, justement, est un code alors que c'est une écriture. C'est une écriture, mais comme je n'ai pas la clé, pour moi c'est un code. Ceux qui détiennent ce pouvoir de l'écriture informatique ont un pouvoir sur moi, parce que moi je ne maîtrise pas cette écriture, je ne maîtrise pas ce langage. Au même titre que les scribes, aux côtés des empereurs, maîtrisaient une écriture que les gens ne maîtrisaient pas, il y a aussi un lien sacré, c'est-à-dire qu'il y avait un dieu de l'écriture, il y avait le dieu des scribes, et qu'il y avait une transcendance. En plus, le Proche-Orient amène la Bible, elle est vraiment extraite des traditions orales du Proche-Orient ancien. « Au commencement était le Verbe », donc on a un rapport comme ça très mystique à l'écriture, et donc par analogie, on en arrive aussi au délire transhumaniste d'Elon Musk, où, via l'écriture informatique, via ce pouvoir-là du Verbe, on en arrive à créer, à recréer un autre humain dupliqué, augmenté, et puis à accéder à l'immortalité, etc.

Et en plus, avec les délires transhumanistes, on en revient à la première mythologie dont on se rappelle dans ces tablettes d'argile, dans cette écriture cunéiforme, et dont de nombreuses copies ont été retrouvées dans la bibliothèque d'Assurbanipal à Ninive, qui est celle de Gilgamesh et de sa quête de l'immortalité. Donc j'avais l'impression de boucler une boucle entre les tout premiers humains. Le tout premier récit inscrit dans les tablettes d'argile parle de l'impossibilité de Gilgamesh de trouver l'immortalité, et c'est ce qui est sublime dans cette histoire d'ailleurs, c'est qu'il ne sera pas immortel et qu'il est obligé d'accepter sa finitude: jusqu'à aujourd'hui avec les datas, Elon Musk, l'écriture, le code informatique, le transhumanisme, et le rêve d’accéder à l'immortalité au final. Et ça me permettait aussi de raconter à quel point l'humain est toujours le même et traverse les mêmes questions, et que la question du code aujourd'hui est liée à la question du pouvoir. Qui a le pouvoir des récits ? Parce que l'humain est un être de récit et que c'est ça qui est beau aussi.

[J. Valero]

Et pourquoi c'est important de traiter cela au théâtre ? Et qu'est-ce que le théâtre peut, à votre avis, sur ces questions-là ? Est-ce que ça peut être un lieu de sensibilisation, d'interrogation, de vulgarisation, de militantisme ?

[J. Serre]

[…]

Je crois que le théâtre ne peut pas mourir, que même s'il y a Netflix, que même s'il y a les confinements, les intelligences artificielles, les hologrammes, tout ce qu'on veut, rien ne pourra jamais remplacer l'expérience charnelle du corps, du son, de la respiration commune, et que là-dedans il y a une transcendance. Ça, je pense vraiment que c'est un des derniers endroits de sacré qu'on ait encore. Donc c'est pour ça que je fais du théâtre, ça c'est sûr. Et, d'autre part, je pense que ces questions-là qui sont celles de Data Mossoul, de l'écriture, du verbe, de l'oralité, de comment demeure la parole dans l'incarnation, ça se prêtait aussi beaucoup au théâtre. 

[…]

[J. Valero]

Est-ce que vous avez éprouvé des difficultés inédites à traiter ce sujet par rapport à ce que vous aviez pu traiter avant ? 

[J. Serre]

Oui, notamment ça, le fait que cette écriture m'échappe, que j'avais beau essayer de comprendre. L'écriture binaire, j'arrivais à peu près à me repérer les 1, les 0, mais dès qu'on commençait à aller un petit peu plus loin, ça m'échappait totalement. Donc, c'est aussi pour ça que j'ai fait appel à un informaticien qui a répondu à certaines questions, après il y avait des choses qui continuaient à m'échapper, donc j'ai décidé de passer par mon intuition et par la poétique pure pour écrire. Par contre après, je lui ai soumis le manuscrit pour qu'il me dise si c'était absurde ou si c'était plausible. Et il a validé le truc, ça m'allait, mais c'était notamment la question d'un hacking via de l'informatique quantique, la question d'une possibilité d'archipel de hackers qui se mettraient ensemble avec une force de frappe énorme pour attaquer les datas officielles. J'avais besoin de savoir si c'était quand même envisageable dans l'idée, donc oui ça l'était, mais ça a été très complexe au niveau de toute la partie informatique. […]

[J. Valero]

J’aimerais venir sur la réception de la pièce. La réception du côté du public, éventuellement, et la réception côté aussi producteur, soutien, etc. Est-ce que vous avez pu avoir des remarques ? Je voudrais la poser dans une perspective un peu comparatiste, parce qu'après, vous avez abordé des sujets plus avec Amer M. et Colette B., avant et après, puisque si j'ai bien compris, c'est un chassé. Des sujets qui sont plus de l'ordre de l'intimité, du récit d'individus, etc., des choses quand même relativement différentes. 

[…]

[J. Serre]

[…]

Je suis une femme. Donc, passer par le biais de l'intime, de la psychologie, des personnages, d'une histoire d'amour, etc., est bien mieux admis qu'un sujet épique, politique, scientifique. Je crois vraiment. Moi, j'ai eu beaucoup, beaucoup, beaucoup de méfiance. Je n'ai pas trouvé d'argent pour Data Mossoul. J'étais programmée au théâtre de la Colline pendant plus d'un mois. J'ai eu de l'argent de l'institution, mais je n'ai, pour ainsi dire, pas eu de coproducteur. […] Et comme vous le disiez, ce n'est pas facile à résumer. Moi, maintenant, c'est mon sujet, c'était ma pièce. J'avais trouvé comment la résumer. J'avais un angle, je la résumais. Mais, même en la résumant, je me suis heurtée à une méfiance par rapport au sujet. « C'est assez complexe quand même ». Ah oui. Et dans le « c'est complexe quand même », il y avait aussi « tout ça pour une petite bonne femme comme toi ». Ce n'est pas nouveau. Il y a une espèce de non-dit tacite dans notre métier qui est insupportable, d'autant plus que les hommes se croient vraiment plus ouverts qu'ailleurs. Évidemment, pas misogynes. Il y a un non-dit là-dessus qui est assez dingue.

[…]

[J. Serre]

Quand on écrit, justement, c'est à la fois politique, à la fois civilisationnel, à la fois commun, à la fois intime, à la fois psychanalytique, à la fois mythologique, à la fois transcendant. Je veux dire, pour moi, c'est évidemment un terrain de questionnement qui est immense. Et en plus, évidemment, moi, je n’arrive pas à faire grand-chose, donc s'il y a au moins quelque chose que j'arrive à faire, c'est d'ajouter des représentations au monde. Et je crois qu'on a le droit aussi, et que c'est même nécessaire, subversif et très important, de revendiquer des espaces inutiles, des espaces de beauté, des espaces qui ne servent à rien, des espaces non rentables. Ça, en l'occurrence, c'est vraiment le sujet de ma prochaine pièce, de M.A.D, mais qui est dans la continuité de Data Mossoul, puisqu'il y a une critique, dans Data Mossoul, de l'usage qui est fait des données, de la surveillance, d'une potentielle tyrannie des GAFAM, puisque les hackers, les gens du motel, c'est quand même des excommuniés du web, des réfugiés du web, etc.

Sound Item Type Metadata

Durée

1:41:10

Citer ce document

“Entretien Joséphine Serre,” Archives plurielles de la Scène, consulté le 5 novembre 2026, http://archives-plurielles.elan-numerique.fr/items/show/1384.