Entretien Sylvain Levey
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Extraits courts de la transcription
[S. Levey]
Alors, comment ils arrivent ? Je crois que quand on est écrivain ou écrivaine, on est un peu des éponges de la société. On vit une révolution numérique, comme il y a eu la révolution industrielle, et nous, notre métier, c'est d'épouser ce qui se passe dans la société, de le critiquer ou pas, ou en tout cas, d'y jeter un regard, d'y mettre quelque chose de poétique et de fictionnel dans ce monde, dans ce qui se passe dans le monde actuellement. [...] et c'était pour moi important de poser un regard sur cette question du numérique, de cette révolution numérique, en tant qu'écrivain, citoyen, et puis père de famille aussi.
[...]
Et je suis comme tous les parents, on se bat avec les enfants. Cette drogue, en fait, parce qu'il faut dire les choses comme elles sont, c'est une sorte de drogue, ce rapport à l'image, à l'instantané, à cette rapidité de l'image, ce zapping permanent.
[...] Mais certainement qu'à ce moment-là, c'était des questions qui me concernaient, qui me concernent encore d'ailleurs, mais différemment, et que dans le flot d'écrire là-dessus, de se questionner, puisque nous, notre métier, c'est de questionner le monde, voilà, mes enfants étaient en plein dedans, donc voilà, j'ai vraiment essayé de répondre du mieux que je pouvais à ce que cette révolution numérique engendrait.
[...]
[J. Valero]
Avez-vous éprouvé des difficultés particulières à traiter ce sujet ?
[S. Levey]
Non, je crois que c'est un sujet comme un autre, on peut y dégager de la poésie, de l'absurde, de l'émotion, comme n'importe quel sujet, finalement. Lui-même est un vecteur, je trouve, d'émotion et d'absurde, en fait, c'est un peu comme quand la télé est arrivée, c'est juste l'humain qui utilise mal les outils qui lui sont proposés par ceux qui les font, parce qu'on disait que c'était une ouverture sur le monde, et pourquoi pas ? Sauf que la télé, ça s'est transformé en quelque chose qui casse l'intelligence des gens, tout simplement parce que les gens qui font la télé ne font pas confiance, ou très peu, à l'intelligence des gens. C'est un peu le même principe pour moi, pour les réseaux sociaux, etc. Je pense qu'il y a plein de choses, mais il y a encore plein d'idées à écrire sur les réseaux sociaux. Pendant un moment, je voulais mettre en écrit les absurdités qu'on peut voir quand on regarde TikTok ou Instagram, c'est-à-dire mettre en écrit ce que j'ai un peu commencé dans Michelle, le caniche qui tourne en rond qui est perché sur une tortue qui tourne en rond, où on ne sait jamais...
En fait, c'est un élément de fiction parce qu'en plus, les réseaux comme TikTok, on ne sait jamais quelle est la part de réalité, de fiction... De toute façon, ce n'est que fictionnel parce que la réalité est complètement... Ne serait-ce que par les filtres et tout ça, ou des montages vidéo, la réalité, il n'y a aucune réalité dans ces fictions, ce n'est que de la fiction. Donc, en fait, on fait le même métier, finalement, on n'a pas les mêmes objectifs et pas la même façon de le faire et pas la même déontologie, surtout. C'est une question de déontologie, en fait. Nous, on recherche, les écrivains, la grande différence entre les deux, les deux font de la fiction, mais nous, l'obsession, et je crois que c'était d'autant plus sur Michelle, c'était…
[...]
Dans Michelle, ma grande obsession, par rapport à ce thème-là, ça a été une question d'être juste, le plus possible juste.
Parce que, très vite, on peut être le réac de 50 ans, un mâle blanc qui fait des leçons de morale à la jeunesse. Et ça, c'était mon obsession, c'était de ne pas être là-dedans. Avec, quoi que j'en pense, moi, évidemment, que si j'étais ministre de la Culture, je ferais des choses là-dessus. J'interdirais. Il y aurait un travail de réflexion.
Je compare toujours les réseaux sociaux aux trottinettes électriques à Paris. Dans toutes les grandes villes. C'est-à-dire, il y a des gens qui décident de faire ça, qui gagnent beaucoup d'argent dans ces trottinettes électriques et qui n'ont aucune conscience. Et de toute façon, ils s'en fichent complètement des conséquences. C'est-à-dire, du bordel dans les rues, avec des gens malvoyants qui tombent sur les trottinettes. Alors, soit parce que les gens, c'est le principe de l'être humain, mais on n'a pas un cadre assez précis pour que les gens soient respectueux. Comme c'est du n'importe quoi, tout le monde fait n'importe quoi. Les réseaux sociaux, c'est un peu pareil, en fait. Il y a des gens qui gagnent beaucoup d'argent et qui ne se soucient pas des conséquences. Et sans être vieux réac, je pense qu'on va les payer cher, les conséquences, dans 20 ans. Je pense qu'il va y avoir beaucoup de conséquences. On les paye déjà un peu, mais c'est que le début. Parce que je pense que ça va influencer des modes de pensée, des cerveaux, des capacités de concentration, des capacités d'émotion et engendrer beaucoup de frustration aussi.
Et du coup, moi, je voulais porter un regard juste sur Michelle et je voulais parce que les jeunes de maintenant sont les mêmes que les jeunes d'il y a 40 ans, il y a 30 ans, il y a 20 ans. Les générations sont les mêmes. Nous, à mon époque, on regardait le club Dorothée, ce n’était pas plus intelligent. La seule différence, c'est que ça s'arrêtait. C'est-à-dire qu'à 16h ou 17h, le programme s'arrêtait et on passait à autre chose. On s'ennuyait, on allait faire un foot ou on allait dessiner un truc, mais de toute façon, il n'y avait plus rien pour les enfants, ça passait au niveau des adultes. Maintenant, le problème, c'est qu'ils sont en continu, quoi. Matin, midi, soir, la nuit, on a pété toute forme de... Et je pense que les gouvernements n'ont pas du tout cette envie de gérer le truc, parce qu'il y a des choses toutes simples, il suffirait que TikTok, c'est de 10h à 17h et on arrête. Comme à la télé, enfin, je veux dire [inaudible]. On pourrait trouver plein de systèmes. On ne cherche pas à les trouver. Donc ça, je n'ai pas voulu mettre tout ça dans le texte, parce qu'il y avait un rapport politique. Là, c'est vraiment comment cette gamine, elle utilise un média et puis qu'elle se fait complètement cernée par le média qu'elle a utilisé.
[...]
Justement, je fais un petit tour sur le fil Facebook, qui était le seul réseau social, plus ou moins, réseau social qu'il y avait à l'époque. Il y avait Twitter aussi. Moi, j'ai jamais été trop sur Twitter, mais… Et je tombe au bout de 30 secondes, moi, je crois beaucoup aux forces du théâtre. Je tombe sur cet article de cette jeune fille qui fait le... Et je me dis, bah, je l'ai, le sujet, là, c'est évident. Évidemment que c'est ça que je vais travailler. C'était un article de Libération avec cette jeune américaine, etc. Je me suis dit, bah, bah oui, évidemment. J'envoie le... Je renvoie un petit mail à Antonin Lebrun, en disant, bah, écoute, je crois que je l'ai, le sujet, donc maintenant au boulot. Et donc, je lui renvoie la copie de l'article et il me renvoie une photo de la comédienne que je ne connaissais pas et que lui avait déjà choisie pour travailler avec lui pour x raisons. C'était le sosie de... de la jeune fille. Incroyable. Et d'ailleurs, tout le monde a toujours cru qu'il l'avait castée en fonction de ça, alors pas du tout. Et en fait, moi, je me suis dit, bah, voilà, j'ai envie de travailler là-dessus. Effectivement, est-ce qu'on peut tout faire avec les réseaux ?
Et effectivement, est-ce qu'on peut... En fait, ça revient à cette fameuse question de est-ce qu'on peut rire de tout et avec qui, etc. Donc, est-ce qu'on peut tout faire avec sur les réseaux sociaux ? Et du coup, je me suis dit, bah, qu'est-ce qui se passe quand on fait un selfie ? Puisque c'est quand même... On parle de réseau, mais le selfie, pour moi, il y a deux… Il y a quand même deux gros trucs en ce moment. C'est le selfie qui est quand même vraiment un truc très chiant. Avec se prendre en photo… Parce qu'on n'est jamais dans le temps présent. On est tout le temps en train de mettre en scène son temps présent.
Et le WhatsApp. Pour moi, WhatsApp, qui n'existait pas à l'époque. WhatsApp, pour moi, c'est un... C'est une… C'est un truc hyper pénible parce qu'on n'est jamais dans l'instant T. Les gens sont toujours en train de répondre à des groupes de discussion. Des fois, on répond à deux, trois groupes en même temps. Ça n'arrête pas d'avoir des messages sur les téléphones pour des groupes WhatsApp. Il y a une injonction à répondre aussi rapidement parce qu'on voit que les gens ont vu le message, etc. C'est un truc… C'est une prison, un ciel ouvert à WhatsApp.
Et en fait, je me suis dit... Un selfie, on fait ça en 20 secondes. On est dans la rue, on décide de faire un selfie. Ça prend 20 secondes. Je me dis, je vais faire des scènes de 20 secondes. Le temps de selfie, comme si on prenait des temps de selfie. En fait, c'est toujours pareil. C'est que la forme, elle correspond au fond de ce que je voulais traiter. Je trouvais que c'était intéressant d'avoir...
[...]
Je crois que ça amène de la solitude, surtout depuis le Covid, et cette chose de rapidité. Et on le voit dans Michelle, c'est-à-dire que la professeure d'histoire, ou d'allemand, d'histoire, je crois, elle est en même temps en train de regarder des choses atroces pour préparer sa visite du lendemain et en même temps, elle répond à son mari pour préparer la fête du petit. Et que tout ça se télescope à un truc de fou furieux. Et toutes les informations dans le monde actuel se télescopent de façon folle, quoi.
Et du coup, là, en fait, ce qui est important, c'est ce qui se passe pour Michelle. Elle est victime du fait qu'on n'arrive plus à hiérarchiser les informations, [...] Il y a un monde qui n’est plus compréhensible. Donc, on parle de Gaza et en même temps du résultat de l'OM, et on le met dans les mêmes titres. Enfin, dans les titres, il n'y a aucune hiérarchisation, en fait. Donc ça, ça collabore à tout ça, ça collabore au fait qu'en tant que futur adulte, on est perdu face au monde dans lequel on vit. Et c'est, je pense, la littérature qui peut essayer de cicatriser un peu ces choses-là.
[...]
[J. Valero]
Est-ce que c'est un sujet qui va revenir est-ce que c'est un sujet pour lequel vous avez encore de l'intérêt sur lequel vous aimez lire des pièces ou vous documenter ou finalement pas tant que ça parce que là vous êtes sur autre chose ?
[S. Levey]
Si, de toute façon c'est comme le monde du travail, on peut en écrire plein des pièces. Après on va dire que ce n’est pas mon sujet principal… ça peut paraître un peu prétentieux ce que je vais dire mais j'ai donné beaucoup dans Michelle aussi c'est une pièce qui m'a pris beaucoup d'énergie beaucoup de temps pour trouver cette justesse…
[...]
Et non je ne crois pas en fait, c'est aussi que je n’ai pas envie de refaire une pièce sur le numérique là tout de suite quoi. J'ai l'impression que j'ai quand même mis beaucoup de questions dans Michelle et que j'aurais l'impression s'il y a un peu de me répéter… Voilà pour moi les sujets, là qui m'intéressent beaucoup, c'est la montée du RN. Mais plus que le RN ces gens-là dans 20 ans on en parlera plus… C'est surtout la notion du patriotisme moi qui m'intéresse en ce moment qui m'interroge.
[...]
Je pense que j'ai mis 4-5 ans de plus que les autres à m'y mettre vraiment. En fac de socio j'ai fait mon rapport de stage à la machine à écrire et certains étaient déjà sur internet.