Entretien Marcos Caramès-Blanco

Dublin Core

Titre

Entretien Marcos Caramès-Blanco

Éditeur

Julie Valero

Date

Lundi 21 octobre 2024

Résumé

Extraits de la transcription.

[J.Valero]

Est-ce que tu peux me raconter le contexte d'écriture de la pièce Trigger Warning ? 

[M. Caramès-Blanco] 

Je l'ai écrite sur deux ans, et c'est vrai que l'année d'écriture c'est important parce que j'ai écrit le plus gros pendant le confinement de 2020. J'ai commencé à l'écrire fin 2019, et j'ai terminé de l'écrire en 2021, je crois, en mars-avril 2021. Donc j'ai mis un an et demi, deux ans à l'écrire. Mais le plus gros de la pièce, je l'ai écrit en avril 2020, en plein, tout le cœur, vraiment tout ce dispositif, tout le bloc un peu de la pièce, je l'ai écrit à ce moment-là. Donc je pense quand même que ça a influencé. C'est sûr que l'ambiance d'enfermement un peu générale a influencé l'écriture et surtout le rapport que cet enfermement créait. En tout cas chez moi, je commence déjà à tout mélanger, c'était lié aux réseaux sociaux qui étaient complètement décuplé.  Je passais ma journée littéralement sur les réseaux sociaux à ce moment-là.

[…]

C'est pendant le COVID, que j'ai trouvé ce dispositif que j'avais envie d'explorer. Parce qu'au début, c'était plus un outil, ce dispositif. Je me suis dit : « Ah tiens, je vais essayer pour apprendre un peu à connaître mon personnage. Je vais essayer de faire, je ne sais pas moi, de trouver les comptes auxquels elle est abonnée sur Instagram, de lui faire une playlist ». Par exemple, la playlist, c'est quelque chose que je fais un peu pour toutes les pièces. À chaque fois, je fais des playlists pour les personnages. Ça donne un peu des couleurs. Je les écoute en même temps que j'écris.

Et finalement, en découvrant un peu ce à quoi elle était abonnée sur Instagram, je me suis dit que je pourrais commencer la pièce par une sorte de portrait Instagram où l’on verrait trois, quatre postes. Donc, c'est un peu la première page du texte. On verrait trois, quatre postes. Et puis, pour moi, elle allait verrouiller le téléphone. Et puis, il allait y avoir des dialogues et une pièce plus conventionnelle. Et finalement, je me suis pris au jeu de ça parce que cela m'a beaucoup passionné de dire comment on peut construire une dramaturgie uniquement à partir de ce collage. Il y a quand même un corps dans une chambre. Donc, il faut quand même avoir ses mouvements, etc., sa vie physique, on va dire. Mais, quand je me suis pris à ce jeu, je me suis dit : « Ah tiens, ça m'intéresse assez d'écrire une pièce vraiment qui est sur les réseaux sociaux ». Et puis voilà, de fil en aiguille, c'est devenu ce que c'est devenu.

[J. Valero]

[…] Comment as-tu travaillé avec cette matière particulière, cette langue d’Instagram, qui n'est pas la langue de la vie de tous les jours ?

[M. Caramès-Blanco] 

Oui, je dirais que ce qui est quand même venu en premier, c'est ce qui est le plus important.

Pour moi, c'est la question du temps pour construire en tout cas cette pièce, parce que sinon ça aurait pu être un peu ad vitam. J'aurais pu écrire au mètre comme ça des posts, des tweets, etc. Et ce qui m'avait aidé, c'est ça, c'est de me dire : « OK, maintenant il faut que je borne ça dans une durée et que je travaille justement sur l'expérience du temps par le personnage ». D'un coup, c'est devenu un travail très psychorigide et très pénible. Dès que je changeais un petit truc dans le texte, il fallait que je recalcule combien de minutes ça prenait. L'idée, c'est que ce soit quasi en temps réel. Que le temps de lecture du texte puisse être le temps passé sur les réseaux sociaux, entre guillemets, du personnage. Ça commence à 3 h 58, ça termine à 5 h passées. 

Cela a fait 1h10 - 1h05. Et je me suis dit qu'il fallait commencer à suivre un peu ce rythme-là. Cela m'a permis de commencer à avoir une base pour la dramaturgie.

 […]

J'ai aussi fait une espèce d'archive. Comme moi, je passe beaucoup de temps sur les réseaux sociaux. J'ai commencé à me dire : « Ah ben ça je garde ». Enfin, j'ai commencé à faire un dossier.

[…]

Et plus j'avançais, plus je me disais : « Ah, mais en fait, Internet, les réseaux sociaux, c'est un paysage, c'est un espace mental ». C'est un espace psychique qui me permet de raconter, sans qu'elle parle ou sans qu'elle s'exprime, je peux plonger dans les pensées, l'état, l'état du personnage, rien qu'en allant voir, où est-ce qu'elle met un cœur, où est-ce qu'elle n'en met pas, des choses comme ça. Et puis voilà, c'est un espace d'agression qui devient aussi après un espace d'agression, une arène publique, tout ça.

[M. Caramès-Blanco] 

[…] Mais à qui je m'adressais ? Cela je ne sais pas trop à qui je m'adressais, mais je me disais qu'il fallait être spécifique. En fait c'est surtout ça que je me suis dit que je ne peux pas parler en général des réseaux sociaux, puisque les algorithmes sont faits d'une manière que personne n'a le même... Si, par groupe et par groupe d'intérêt, d'âge, on peut avoir les mêmes choses qui nous sont proposées. Mais je me suis dit que je ne pourrais pas faire une pièce sur une personne sur les réseaux sociaux qui puisse parler à tout le monde. Puisque les gens ne consomment pas, ne pratiquent pas les mêmes réseaux sociaux. Et puis voilà évidemment si je suis sur le réseau social d'une ado de 17 ans, elle ne va pas voir les mêmes choses que quelqu'un qui a 50 ans.

Ce n'est pas tant une question [de savoir] à qui je m'adresse, mais c'était plutôt une question de comment je suis spécifique pour ce profil-là que je suis en train d'inventer. [...] Comment elle ne regarde pas des choses génériques ? C'était surtout ça qui me faisait peur, je me disais qu'il faut aller [dans quelque chose d'] hyper spécifique.

[…]

[M. Caramès-Blanco]

[...] J'ai essayé plein de choses, je voulais que l'expérience de lecture puisse aussi nous plonger dans l'expérience de scrolling du personnage, aussi que ça ait besoin d'être un peu violent, en fait, agressif. Le côté difficile à lire, c'est un peu voulu aussi, il faut que ça nous agresse un peu, que ce soit un peu difficile, qu'on ait l'impression qu'on ne peut pas y plonger, qu’on ne comprend pas…

Dans tous les cas, si je prenais le téléphone de quelqu'un d'autre dans la rue et que j'allais sur Instagram, ça pourrait me sembler très agressif, parce que je serais confronté à tout un tas de choses auxquelles mon algorithme ne m'a pas habitué à être confronté. Donc il y a un peu tout ça qui rentre en jeu, et puis évidemment, comme c'est aussi une histoire de harcèlement, de trauma, ça rentre aussi dans cette dramaturgie. [...]. C’est pourquoi je n'ai pas voulu finalement garder la version en poème. Je me suis dit qu'il faut que ce soit un peu moche, qu'il y ait des trucs surlignés, qu'il y ait des polices qui soient un peu dégueulasses. Mais voilà, moi, c'est la version qui me plaît le plus, j'aime bien le côté plastique aussi du texte [...]. Puis même quand il y a les notifications, les trucs écrivant “ding dong”, ça m'amuse, c'est un truc qui rend le texte un peu musical pour le déchiffrer. Moi, j'aime bien qu'il faille le déchiffrer un peu.

[J. Valero]

[…] Souvent [pour les auteurs] le réseau les réseaux sociaux ne sont qu'un prétexte à d'autres sujets. Là, tu choisis d'aborder la question du cyberharcèlement.  Pourquoi cette question plutôt qu'une autre ? Tu as beaucoup parlé du côté agressif et violent des réseaux sociaux, est-ce que c'est une chose à laquelle tu as été confronté ? On peut aussi se dire qu'il y a des choses géniales aussi sur les réseaux sociaux et que ça permet de maintenir des liens et d'aller vers des communautés auxquelles on n'a pas vraiment accès.

[M. Caramès-Blanco]

Carrément. Et c'est un tout petit peu présent dans la pièce, avec par exemple son amitié avec Bey. Où on sent qu'il y a aussi des amitiés un peu à distance. Après, la pièce est quand même très sombre… Mais oui. Je ne suis pas du tout antiréseaux sociaux. Il y a des gens qui me disent : « Oui, c'est une pièce contre ».

Pourquoi le cyberharcèlement ? Pour moi, ce n'est pas tant une pièce sur le cyberharcèlement que sur le trauma de Z, sur l'expérience du trauma et comment donner forme au trauma [...]. C'est plus ça qui est le moteur, un peu le thème de la pièce pour moi, et la question du cyberharcèlement arrive justement en regard de cette question du trauma, de se dire qu'il y a une autre chose qui fait le trauma, c'est la lumière faite sur le trauma, de se dire que son histoire personnelle devient un peu une affaire publique. Et je me suis dit : « C'est ajouter la dimension du regard des autres sur un vécu traumatique, abîmé », c'est plus ça. Et c'est comme ça que la question du cyberharcèlement est venue.

Mais c'est plus, au final, que je me disais : « Est-ce qu'on pourrait être dans le cerveau de Z, qui est au plus mal, et qu'elle pourrait très bien s'imaginer que tout le monde est contre elle et que tout le monde l'agresse ? » Et pourtant là, elle est vraiment dans la fiction, elle est vraiment cyberharcelée. Mais je me suis dit que c'est plus ça à la base qui m'intéressait.

Après, la question du harcèlement, du cyberharcèlement, c'est quelque chose que j'ai un peu vécu quand j'étais plus jeune, quand j'étais au collège et au lycée. À l'époque, c'était sur Facebook justement. [...] Je pense que c'est forcément lié à [ces expériences personnelles], j'avais forcément envie de transformer ça aussi et que ça puisse exister. Mais ça m'intéressait plus, cette question du trauma et la figure du monstre aussi, c'est un peu comme le fait divers que je racontais tout à l'heure : comment, d'un coup, on devient la cible.

[J. Valero]

Et par rapport aux autres pièces et aux autres expériences que tu as eues depuis, est-ce que tu dirais que ce sujet est perçu différemment ou pas ? Ou c'est par rapport à d'autres sujets que tu as pu aborder ?

[M. Caramès-Blanco]

Là, le sujet prend toute la place, c'est-à-dire qu'on ne parle que des réseaux sociaux. [...] Je sens que…[…] oui c'est le sujet, bien sûr il est hyper central, mais c'est plus le travail de la forme et tout ça qui va m'intéresser. Là, c'est sûr que c'est une pièce sur les réseaux sociaux, point. [...] Je sens que ça, c'est assez différent peut-être des autres textes [...]. Après, je trouve qu'on est quand même un peu dans la thématisation permanente, donc je ne sais pas trop comment l'expliquer. Mais les pros globalement, s'ils peuvent résumer en une phrase la pièce [...]... C'est marrant, mais si on pouvait le dire en une phrase, on n'aurait pas écrit une pièce. Mais je sens qu'en tout cas, ça rentre dans leur case, cette thématique des réseaux sociaux, et après c'est toujours la réflexion : « Oui, mais moi, mes réseaux sociaux ne ressemblent pas à ça, moi j'aurais pas fait comme ça ». Il y a des gens qui trouvent ça trop négatif, il y a des gens qui trouvent ça trop… Toujours pour ou contre, c'est beaucoup les pros qui réagissent comme ça, même s'il y en a des super qui nous ont accompagnés. Mais très vite, on est face à des questions, parce qu'ils sont tout le temps, je pense, amenés à devoir répondre de leurs choix : c'est pour ou contre, c'est pour les ados, ce n'est pas pour les ados.

[….]

[M. Caramès-Blanco]

C'est dingue, c'est fou. […] Dans les pièces de théâtre contemporaines, les personnages n'ont pas de téléphone portable.

[….]

[J. Valero] 

Oui, et les pièces qui abordent le numérique adulte ne parlent pas des réseaux sociaux, jamais. Elles parlent d'autres sujets liés au numérique.

[M. Caramès-Blanco]

Mais c'est dingue, parce que c'est vrai que, de nos jours, le grand conflit dramatique, la trahison, la rupture, l'amour, la joie, la rencontre, tout ça, ça a quand même lieu sur nos téléphones et nos ordinateurs, quand même. Même, ce que j'ai vu récemment, une étude qui disait que un chiffre énorme d'une personne sur deux a rencontré son partenaire sur une application, par exemple. Mais c'était vraiment un chiffre démentiel, j'ai trouvé. […]

Les personnages n'ont pas [de téléphone], même si la pièce parle d'autre chose, on peut écrire sur tout et n'importe quoi. Mais aujourd'hui, c'est impensable qu'on ne puisse pas réfléchir deux secondes, quand on écrit des personnages, à quel moment quelqu'un sort son téléphone, le range, ça me semble tellement constitutif. Quand on est dans la rue, tout le monde marche avec son portable pour le trajet. [...] Même dans mes autres pièces, il y a beaucoup de téléphones. Parce que je me dis : « On n’est plus dans les années 50 ».

[…]

[M. Caramès-Blanco]

J'ai mes notes d'iPhone qui sont mon carnet d'écrivain. Et après, j'écris sur l'ordinateur. La plupart de mes fichiers de textes en cours et tout, sur Word. Mais j'écris quand même pas mal de trucs sur le téléphone. Après, j'ai eu un gros problème de concentration, mais je pense comme beaucoup de gens de nos jours. Donc, j'écris cinq minutes. Puis après, je passe 10 minutes sur Instagram. Puis, je réécris deux minutes. 

[J. Valero]

Donc, il y a une porosité entre le travail en ligne et le travail hors ligne. Enfin, hors ligne. Je veux dire, entre le travail sur Word et aller sur les réseaux.

[M. Caramès-Blanco]

Enorme. Énormissime. C'est en même temps même, je dirais. C'est un peu les deux en même temps. Et plus souvent, j'ai la radio allumée ou même des fois la télé. Parce qu'en fait, j'ai des gros, gros problèmes de concentration. Mais je n'ai jamais été voir un psy ou quoi pour ça. Mais j'ai besoin d'avoir diverses sources d'attention pour pouvoir me concentrer. Je ne peux pas être dans le silence et tout couper. Là, c'est l'angoisse. Donc, voilà. C'est à peu près l'inverse du cliché de l'écrivain. 

[…]

Trigger Warning, j'ai eu envie de l'écrire aussi pour transformer un peu ça. Est-ce que je peux archiver un peu ? Est-ce que je peux donner forme un petit peu à ce rapport compulsif aux réseaux sociaux, aux téléphones ? Voilà. Ça n'a pas évolué. C'est de pire en pire.

[…] 

Par exemple, je lisais que la plupart des gens trouvent que regarder un film, c'est trop long maintenant. […]. Je vois comment ça nous contamine. Le temps long, comme sur les réseaux sociaux, c'est 5 secondes, 10 secondes. On est dans un temps très court tout le temps et on est surstimulé. Se dire qu'on doit passer une heure devant quelque chose, ça nous semble très long.

[…] 

Après, les réseaux sociaux en tant que tel, il y a du très bon, il y a beaucoup de très mauvais, mais comme dans les rapports sociaux, de manière générale, il y a quand même plus de mauvais que de bons, un peu partout, puisque c'est lié à des questions de domination, de violences qui sont celles du monde dans lequel on est. Est-ce que les réseaux sociaux empirent les choses, ou juste donnent forme à ce qui existe déjà, de violences et de rapports ? Mais par exemple, quand tu parlais du harcèlement, c'est vrai que par contre, ça ne s'arrête jamais. C'est vrai qu'avant, on pouvait se dire, quand je rentre à la maison, si ça se passe bien chez moi, a priori, je suis à l'abri. Et c'est vrai que les réseaux sociaux, ça ne ferme pas. Je réponds de manière très générale. Je n'ai pas trop de réponses très précises, mais ça me questionne beaucoup. C'est vrai que j'y pense beaucoup. Pourquoi je passe mon temps là-dessus ?

[…]

[J. Valero]

La question, c'est un peu, est-ce que les TDA [Trouble Déficitaire de l'Attention] sont en partie provoqués par déjà des addictions aux écrans très jeunes ou est-ce que c'est la présence des TDA qui amplifie les problèmes d'addiction aux écrans ? Là-dessus, j'ai l'impression qu'ils ne savent pas trop. Mais c'est clair que les profils qui ont des problèmes d'attention sont des profils qui sont assez susceptibles d'avoir des problèmes d' addictions numériques assez fortes.

[M. Caramès-Blanco]

Carrément, carrément. C'est vrai que moi, en plus, je transforme un peu ça parce que je l'intègre un peu dans mon travail. Il y a une dimension avec laquelle, au final, je ne vis pas si mal. Donc, c'est pour ça que je dis que je peux aller voir le psy. Parce que le fait d'être artiste aussi me permet de naviguer. Et puis finalement, je pense que ça s'inscrit dans comment je compose mes pièces, le fait qu'il y a beaucoup de changements de modes de narration au sein même des pièces. […] Mais c'est vrai que ça me questionne toujours de me dire : est-ce qu'on va vers une société où tout le monde va avoir des problèmes d'attention ou de plus en plus.

[…]

 

Sound Item Type Metadata

Durée

1:44:47

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“Entretien Marcos Caramès-Blanco,” Archives plurielles de la Scène, consulté le 5 novembre 2026, http://archives-plurielles.elan-numerique.fr/items/show/1388.