Entretien Vladimir Steyaert

Les fichiers liés à ce contenu ne sont pas publics. Contactez-nous pour plus d'informations.

Dublin Core

Titre

Entretien Vladimir Steyaert

Éditeur

Julie Valero

Public visé

private

Contributeur

Justine Pierro

Résumé

Extraits de la transcription

[J.Valero] 

Quel lien peut y avoir entre ce dispositif, c'est-ce qu'on appelle maintenant les environnements numériques, technologiques, et l'imaginaire du numérique qui imprègnent notre société ? Quel lien fais-tu entre l'utilisation de ces environnements et un imaginaire du numérique ou des imaginaires du numérique ? 

[V.Steyaert]

Pour moi quand on me parle de ce terme d’« environnement numérique » ou « environnement technologique » ça me parle, par des séries, si ce n'est Black Mirror ou des adaptations de romans de Philip K. Dick […]. On voit un certain fantasme de la SF et du numérique, se mettre en place avec un côté très spectaculaire qui moi m'intéresse, au théâtre, j'aime ce que j'appelle le spectaculaire, le travail sur l'illusion, et ce sont des choses qui m’ont toujours plu.

[…]

 [J.Valero]

Comment sont perçus tes spectacles qui sont les plus liés au numérique par les professionnels et par le public ? Et est-ce que tu perçois une différence de perception, de réception, entre ces sujets et d'autres sujets que tu peux évoquer dans d'autres spectacles ?

[V.Steyaert]

Je peux dire que de la part des professionnels, on m’a un peu étiqueté, ces derniers temps, comme « créateur d’art numérique », alors que je ne m'en suis jamais revendiqué. Par contre l'utilisation de la vidéo, c’est quelque chose qui fait plutôt partie de ce que j'aime développer, même en salle de classe, je mets quand même de la vidéo dedans. Par contre le terme « art numérique », ça me semble pas du tout rejoindre ni même ma façon de faire ni même ma façon d'aborder une œuvre. J’ai l'impression de faire du théâtre plutôt classique, mais qui utilise des outils, la technologie du moment. Typiquement Scarlett et Novak c’est un spectacle que je n’aurais pas pu faire il y a 10 ans. Tout simplement, parce que la technologie qu'on utilise dedans, soit n'était pas assez développée, soit n'était pas accessible. Parce que là on est vraiment sur Scarlett et Novak, c'est du low-cost, c'est des vidéos-projecteurs de salles de classe et des petites caméras motorisées premier prix, enfin c'est pas du tout sur des budgets pharaoniques. Et comment c'est perçu par les professionnels aussi, par exemple Scarlett et Novak, je sens « malakia » et ça, c'est professionnel.

Aussi, les enseignants, sur cette question des nouvelles technologies, j'extrapole jusqu'aux réseaux sociaux, sont en attente d'un discours critique à destination des adolescents. Ils partent d’un préjugé qui m'énerve profondément : c'est que seules les jeunes générations seraient concernées par ces nouvelles technologies, par les téléphones, par les addictions numériques, alors que je pense qu'on est tous touchés et qu'on doit tous réfléchir à ces usages-là.

Après, ce que je perçois, après, c’est toujours ce que l’on nous renvoie ou pas, c’est qu’il n’y a pas forcément... Alors il y a un lien sur les sujets : si on prend Prof. Turing, Codebreakers, Scarlett et Novak, ou Aaron, il y en a qui remarquent des sujets en commun, mais pour eux, c'est un peu comme si c'était deux metteurs en scène différents. 

[…]

[J.Valero]

Tout à l’heure tu disais que tu avais l’air de dire que ça t’ennuie un peu qu'il y ait une forme d'attente vis-à-vis d'un discours critique de la technologie, de la part des enseignants et des professionnels. Sauf que tu as toi-même un discours critique… Alors est-ce que c'est un discours vis-à-vis de la technologie ou est-ce que c'est un discours critique vis-à-vis d'autre chose ? Est-ce qu'on peut revenir sur l'intérêt que tu portes à ces casseurs de code ? Et qu'est-ce qu'ils cassent comme code d'après toi ?

[V.Steyaert]

Très souvent, c’est vraiment au niveau de l’ordre moral. Par exemple [...] Turing, il a brisé un code secret, bon c'est de la cryptographie, c'est [...] du jeu de mots, mais [...] surtout c'est quelqu'un [...] qui a brisé les codes de bonnes mœurs de la société anglaise en étant homo, en l'assumant, dans une société dans laquelle c'était un crime et une maladie, les deux à la fois. Pour Chelsea Manning, pareil. Ce contre quoi elle s'offusque, ce sont les exactions de l'armée américaine. C'est la différence entre ce pour quoi elle s'est engagée, c’est-à-dire défendre la démocratie et les valeurs occidentales, et puis la réalité de ce qu'elle voit une fois qu'elle est envoyée sur le terrain en Irak. Et donc elle se sert évidemment [...] de la technologie pour dénoncer [...] ce qui la révolte et ce qu'elle ne peut plus ne pas divulguer. Mais en soi, [...] je trouve que ces figures-là, comme Aaron Swartz, ce n'est pas tant des figures de critiques de la technologie, ce sont plus des gens qui aimeraient qu'on l'utilise différemment. 

En tout cas, moi je me sens pas du tout comme technophobe, bien au contraire, je suis complètement accro aux nouvelles technologies. Mon ordinateur, voilà c'est vraiment mon doudou absolu, mais je trouve que c'est intéressant, de pas s'y plonger bêtement et de réfléchir aux conséquences de ça, aussi parce qu'on est dans un monde qui va tellement vite que l’on n’a souvent pas le temps de la réflexion.

[…]

 [J.Valero]

Tu dirais que tu fais un théâtre politique ou, a minima, un théâtre critique ? 

[V.Steyaert]

Oui, je pense que je fais un théâtre politique, pas forcément dans le discours que je développe. Alors un peu plus sur Aaron, qui est, je pense, un spectacle plus libertaire, parce qu'il met aussi en avant une vision d'Internet basée sur le partage. C'est une vision pionnière d'Internet [...]. Mais sinon, j'essaye d'éviter le message politique.  Par contre, c'est plus dans la démarche. Moi, par exemple, j’ai l'impression qu'aller jouer des spectacles dans des collèges, dans des lycées, c'est un militantisme assez fort en fait, avec tout ce que ça comporte, de désillusions…

[…]

[V.Steyaert]

[...]

Après, moi j'aime beaucoup essayer de tout créer en même temps, c'est-à-dire à la fois créer l'image vidéo, l'ambiance sonore et musicale en même temps que le jeu. Ce qui pose des soucis [...] sur les temps d'attente des comédiens, par exemple. Donc, après, j'essaye de spectacle en spectacle d'améliorer ça, [...] en consacrant vraiment les services du matin à la préparation de la scène qu'on va répéter l'aprèm. Mais [...] il suffit [...] qu'en une minute [...] on se rende compte que ça ne marche pas, et il faut tout recommencer à zéro. Mais c'est vrai que j'aime bien [...] ce fait que les comédiens soient sur la même échelle que le créateur vidéo, le créateur sonore ou le créateur lumière.

[J.Valero]

Ça veut dire aussi qu’il n’y a pas de hiérarchie ?

[V.Steyaert]

Pour moi, il n’y a pas de hiérarchie. C'est ce qui est dur souvent pour les comédiens, parce qu'ils ont l'impression d'être moins importants qu’un vidéoprojecteur [...], et ce n'est pas totalement faux des fois.

 

Citer ce document

“Entretien Vladimir Steyaert,” Archives plurielles de la Scène, consulté le 5 novembre 2026, http://archives-plurielles.elan-numerique.fr/items/show/1485.