Entretien Tiphaine Raffier
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Résumé
Extraits courts de la transcription
[J.Valero]
Dans France-fantôme, le numérique c'était le point d'entrée premier, ou c'est autre chose qui a amené ces questions du numérique qui sont venues se greffer ? Peut-être une autre préoccupation ?
[T. Raffier]
Non, je pense que ça a été assez premier. J'ai toujours l'envie de mêler, j'ai toujours l'impression que quand j'écris une pièce, il faut qu'il y ait à la fois du chaud et du froid, enfin, je le formule comme ça, et j'ai l'impression que le numérique c'était le froid. Quand je relis France-fantôme, il y a le mot numérique partout qui, d'un coup, sonnait extrêmement futuriste, moderne, aujourd'hui un peu moins presque.
Je trouve qu'il y avait un potentiel poétique là-dedans, mais aussi une immense possibilité de questionnement anthropologique en fait, donc je crois que c'est ces choses-là qui m'ont accrochée, puisque je parle beaucoup finalement dans France-fantôme des sentiments. Il y a énormément de sujets dans France-fantôme, mais puisque c'est une dystopie, il y a un côté "pièce-monde", avec ses incohérences et ses angles morts évidemment, parce que c'est que 2h30 de théâtre.
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[J.Valero]
Alors justement, parlant du dispositif, dans France-fantôme, il y a une sorte, je trouve, d'uchronie puisque l'action se passe au 25e siècle, mais que le décor renvoie plutôt l'image d'un monde technologique qui se serait arrêté vers les années 80. En tout cas, moi, c'est un petit peu la référence technologique que j'ai vue dans le décor, les costumes, etc. Est-ce que ce choix, il a été inscrit dès l'écriture ? Est-ce que c'est une proposition qui est venue après ou dans cette seconde phase ? Comment ça s'est passé, ce rapport à la temporalité dans la représentation ?
[T. Raffier]
C'est vraiment plutôt un goût, dans le sens où moi je trouve que le théâtre, c'est du carbone, c'est de la chair, c'est du présent. La miniaturisation, déjà ce n'est pas très effectif au plateau, mais j'aime beaucoup aussi l'idée d'un monde qui aurait pris un autre chemin de grammaire technologique et que ce monde-là, on est resté ou on est revenu au filaire, par exemple, avec des gros câbles, surtout qu'il y a l'élément marin qui est extrêmement présent puisque finalement les coffres-forts mémoriels, le numérique, sont sous l'eau, donc on ne les voit pas. Ça me plaisait, que ça soit poussiéreux, surtout ce qui me plaisait c'est que cette grammaire technologique est une histoire, qu'elle soit abîmée pour qu'on y croit parce que souvent on a tendance quand on fait un peu de la science-fiction à ce que tout soit clean et propre et neuf. Il suffit de regarder nos ordinateurs pour comprendre qu'ils sont sales, ils sont plein de poussière, en tout cas le mien, et je trouve que cela ajoute aussi une émotion à nos liens, à ces outils, de leurs usages et leurs usures et le lien affectif qu'on a avec eux parce qu'il y a une tâche de café.
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[J.Valero]
La pièce, elle s'ouvre sur une sorte d'ode à l'outil, alors qu'elle évidemment est critique puisqu'elle est de la bouche de la Recall Them, donc voilà, elle est problématique, puis j'ai lu quelque part que quand vous étiez petite vous vouliez inventer des robots, vous rêviez inventeuse, donc vous avez comme ça des liens affectifs forts à ces outils technologiques, vous dans votre vie ou pas forcément ?
[T. Raffier]
Ah oui, je pense que bizarrement plus j'avance, je vieillis, plus j'aimerais être entourée de machines où je trouve qu'on n'a pas fait mieux, où on est passé à autre chose parce que le sens du progrès. Mais qu'en il y avait des versions assez parfaites de certaines machines, notamment sur les appareils photos, plein de choses où je me dis mais on n'a plus d'appareils photos, on a des portables donc on n'imprime plus.
Donc beaucoup de choses, en tout cas beaucoup d'outils technologiques qui sont liés à la mémoire, l'écoute de la musique qui est aussi un outil de mémoire, mais aussi tout le bullshit technologique et qui d'ailleurs faisait partie de ma première pièce sur par exemple, le cadre photos numériques.
Des machines qui sont passées comme des comètes et qui, en fait, le seul endroit maintenant où l'on peut acheter des cadres photos numériques c'est, c'était dans les brocantes quoi, parce que tout le monde en est revenu. Oui, oui, oui... Mais pas comme certains qui sont vraiment des collectionneurs, moi j'aime bien n'avoir rien dans ma vie en général comme objet. Donc j'attends le choix parfait de l'objet, la rencontre.
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[J.Valero]
Et alors donc on se libère de l'image mais en même temps dans un régime qui a l'air quand même relativement autoritaire. Donc est-ce que vous pouvez m'en dire plus sur la façon dont vous avez articulé dans France-fantôme cette réflexion sur l'image avec la question du régime politique et de la démocratie finalement ?
[T. Raffier]
Je crois que c'est un rapport à l'éducation, à la censure, ça rejoint aujourd'hui. [...] J'ai l'impression que ce qui peut ressortir de France-fantôme, c'est que la meilleure manière encore une fois d'augmenter les hommes c'est l'éducation, et on est dans un monde où [...] on vient rendre les gens aveugles [...]. On obstrue ce qui [...] fait partie de notre évolution, c'est-à-dire ce qu'on repère le plus vite possible c'est le visage pour savoir si c'est un visage ami ou ennemi. [...] Il y a aussi évidemment tout un récit sur l'objet dangereux qui est l'écran. Mais évidemment que [...] ce qui est dangereux, c'est le fait qu'il n'y ait pas d'éducation à l'écran. [...] C'est la question du Doppelgänger, le fait qu'on soit entouré de doubles, maintenant de deepfake, que l'image dans son extrême illusion par l'intelligence artificielle sème absolument le doute partout [...]. Aujourd'hui, l'intelligence artificielle [...] est très censurée, enfin c'est très dur de faire des images violentes avec l'intelligence artificielle. Dans France-fantôme c'est possible. Donc c'est ça aussi qui rend les gens fous et qui va venir interdire toute image et toute [...] représentation du visage. [...]
Mais c'est cette question de l'éducation, de la censure, et [...] à quel point on peut... qu'est-ce qu'on est prêt [...] de perdre pour gagner [...] en termes de liberté et de puissance humaine ? Et la technologie pose tout le temps cette question en fait. On ne sait plus lire de cartes parce qu'on a des GPS qui nous permettent d'aller plus vite, de nous prendre moins la tête, de moins nous engueuler avec la personne qui est dans la voiture à côté de nous. Donc [...] il y a quelque chose de l'appréhension du territoire qui a complètement changé : on se laisse porter [...]. Qu'est-ce qu'on est prêt [...] à s'asseoir sur quelle puissance humaine, sur quelle liberté pour gagner en confort, en sécurité, et là, en immortalité ?