Entretien Lucie Vérot

Les fichiers liés à ce contenu ne sont pas publics. Contactez-nous pour plus d'informations.

Dublin Core

Titre

Entretien Lucie Vérot

Éditeur

Julie Valero

Public visé

private

Date

Vendredi 20 septembre 2024

Format

Audio

Description

Lucie Vérot est autrice dramatique et dramaturge, diplômée de l'ENSATT depuis 2017. Ses deux premiers textes, Le gène de l'orchidée et Prouve-le, Une histoire virale, ont été crées dans le cadre des Controverses de la Fabrique (CDN Comédie de Valence). Elle écrit pour le théâtre, l'opéra (Le Sang du glacier, Opéra de Lyon, 2024) et l'espace public (Les Embarquées, sur des bateaux-navettes dans des villes portuaires), dans le cadre de commandes ou d'aventures collectives (écritures de plateau). Son dernier texte, Les Saisons, sera crée par le Collectif La Fugue en 2025. Deux de ses textes appartiennent au corpus : Prouve-le, Une histoire virale (écrit en 2016 et publié en 2021) et Antigone Faille Zero Day (2017).

Langue

Français

Contributeur

La transcription de l'entretien a été réalisée par L. Martin, dans le cadre d'un stage de M2.

Sound Item Type Metadata

Transcription

[L. Vérot]
Pour te dire les choses honnêtement, je n'aurais pas pensé, je n'aurais pas eu tout à coup une obsession de me dire je vais passer des mois à écrire sur les théories du complot si on ne me l'avait pas proposé, je pense.

[J. Valero]
Et comment travailles-tu sur ce sujet ? Comment traites-tu ce sujet ? Tu fais des recherches, tu fais des entretiens, tu collectes des témoignages, comment ça se passe ?

[L. Vérot]
D'abord, tout de suite, il y a énormément de documentation, mais j'en fais toujours tellement que je ne sais plus après démêler quelles sources ont été plus importantes que d'autres et je me jette sur internet, sur google, c'est très simple. Mais le thème est très théorique, on n'écrit pas une pièce, une fable, une histoire avec ça. Le théâtre c'est pas forcément une fable, mais moi c'est ce que je fais, en l'occurrence, globalement, en tout cas dans cette pièce-là. Et ce qui était vraiment intéressant, tant sur le plan de toutes les théories qui pouvaient proliférer, tu vois, c’est que le terme de prolifération arrive tout de suite, et toute la charge métaphorique qu'il y avait dedans : toutes les versions complotistes au sujet des maladies, que ce soit « le SIDA a été inventé pour punir les homosexuels », ou je ne sais pas quoi. Et on a vu ça récemment - le covid était encore loin, évidemment. Donc assez rapidement, parmi tous les articles que je pouvais lire, que ce soit des articles cherchant à décortiquer des racines de certaines théories du complot, ou à expliquer qu'il ne faut pas non plus être condescendant et se moquer des gens - on essaie tous de comprendre, et on a tous peur, alors on invente des histoires – mais plutôt des endroits qui cherchent à déconstruire un peu certaines théories, qui peuvent finalement se retourner contre des gens, des communautés. En tout cas, le thème de la prolifération, dès qu'il s'agit des maladies, m'a semblé passionnant, et il y avait cette charge poétique qui permettait de travailler sur la viralité, qui fait aussi partie de l'imaginaire et de la réalité du numérique. Ça fait penser au virus internet, mais surtout à comment les choses se répandent. La rumeur aussi, un thème qui existe depuis toujours, les rumeurs qui se déforment, mais évidemment qu'avec un post Facebook republié en changeant le titre, voilà, c'est magique, c'est une rumeur qu'on connaît depuis la cour de récré, mais qui a atteint des tas de gens en très peu de temps. Donc il y avait cette symbolique de la viralité qui allait avec la question de la rumeur, qui me semblait intéressante. Il fallait parler à des âges différents et il était évident - ça s'est vérifié pendant le spectacle - que des lycéens de terminale ou des collégiens ne comprenaient pas tout à fait les mêmes strates. Les plus petits étaient sensibles à la question de la rumeur dont ils avaient tous été victimes ou acteurs, on vit ça très tôt. Et les lycéens pouvaient être davantage alertes sur « est-ce qu'on pense que les attentats sont commandités par je sais pas qui ou pas » ?

[J. Valero]
As-tu mené des entretiens avec des jeunes ou pas du tout ?

[L. Vérot]
On avait une semaine de résidence, en plein hiver, dans un collège en Ardèche, avec la metteuse en scène et deux comédiennes. [...] Et pendant une semaine, ils leur ont fait faire des ateliers. On leur avait demandé de créer, d'inventer des théories du complot à notre sujet, en se servant de preuves qu'ils pouvaient trouver sur Internet. La metteuse en scène était allée les voir en amont, pour leur dire : « voilà, on va venir passer une semaine chez vous, on prétend être une équipe de théâtre qui va faire un spectacle, mais après tout, est-ce que ce n'est pas trop bizarre ? » Et leurs enseignants ont complètement joué le jeu et leur ont fait faire des petits films, avec ce qu'ils pouvaient trouver sur nous sur Internet, une biographie, une photo, ils ont créé des théories du complot en faisant des vidéos-preuves, mais pour montrer les ressorts, avec la musique qui fait peur, qu'on peut trouver sur les sites un peu complotistes, énervés. Donc il y a une théorie selon laquelle on était des lézardiens/reptiliens. Je ne sais pas si tu connais cette théorie, mais elle est tellement farfelue que je me dis que ce n'est pas possible, c'est une blague, que derrière les puissants de ce monde, comme Barack Obama - et tu peux trouver des preuves sur Internet - en fait, il y a des lézards extraterrestres qui contrôlent le monde, tu n'as jamais vu ça ?

[J. Valero]
Si, je vois très bien.

[L. Vérot]
Voilà, et donc ils s'étaient amusés à prendre nos portraits Internet et à montrer qu'en vrai, on était des lézardiens/reptiliens. C’est une grande digression pour te dire qu'ils avaient fait ça, et qu’on a passé une semaine là-bas. Et moi, notamment parfois quand l'équipe faisait d'autres choses, j'allais dans la cour. Là - et c'était le mieux quand ce n'était pas « médié » au sein des ateliers - j'allais dans la cour (j'avais demandé évidemment les autorisations et tout ça), et je discutais avec les uns et les autres dans cette cour de collège. J'avais besoin de leur expertise sur eux-mêmes, notamment au niveau des vocabulaires et des pratiques ! J'étais arrivée à cette résidence avec un tout petit début, enfin un début quand même, tout un canevas avec des premières scènes. Et à un moment, je cite comme réseaux sociaux Facebook, alors là les cinquièmes m'avaient regardée genre “Facebook, la préhistoire !” et j'ai dit “Ah oui, merci !”. Ils m'avaient donné les noms de leurs réseaux, mais, ça va très très vite, il ne faut pas toujours chercher à courir après l'exactitude du réel, comme pour l’argot… Il y en a qui ne comprennent plus le mot “pion” par exemple. Donc oui, j'avais eu vraiment besoin de parler avec eux directement pour connaître ce genre de choses. Après les interviews, comme toujours dans l'écriture, se font aussi à droite à gauche, avec mon petit cousin par exemple - “Tiens, au fait, toi, tu as quelle pratique du numérique ?” - et de ne pas oublier qu'il y en a aussi qui disent “Moi, je suis une rebelle de ça, je n'aime pas !” et qu'ils ne sont pas tous à fond dedans. En tout cas, ça fait partie des discussions entre eux et de choix vis-à-vis desquels ils se positionnent. Et encore une fois, on est en 2024, en 2016 [au moment de l’écriture de la pièce], ce n'était pas pareil. [...]

[J. Valero]
T’es-tu documenté sur les mécanismes de la diffusion des rumeurs, sur la façon dont certains algorithmes favorisent la diffusion de contenus complotistes ?

[L. Vérot]
Non. [...] Sur la question du fonctionnement des algorithmes ; je ne sais pas si c'est intéressant de le savoir, mais j'ai 36 ans, donc je suis d’une génération qui n'a pas grandi avec Internet. Enfin, je me souviens du premier ordinateur avec le modem qui fait “brbrbr” où je me connectais une fois par mois. Ça ne m’intéressait pas beaucoup d’aller sur des chats stupides, tu vois, mais c'était pour rigoler. Et, dans ma génération, je fais partie des retardataires, des réfractaires, des retardataires, en tout cas. Je crois que j'ai eu un compte Facebook pour aller voir des informations politiques, peut-être en 2015, et j'ai commencé vraiment à l'utiliser en me rendant compte à un moment que pour le travail c'était super pratique, qu'il fallait arrêter de faire semblant. Mais du coup, je commence vraiment à me servir de Facebook vers 2016-2017. Donc j'étais déjà plutôt en retard. Est-ce que je pouvais déjà commencer à observer ma propre vie algorithmique, si on peut dire, comme je l'observe maintenant ? Enfin, tu sais, un jour, tu as fait une recherche sur ça, ou tu as eu le malheur de regarder trois secondes de vidéos de chatons, et l’algorithme a compris que tu regardais les vidéos de chatons, et pas celles de chiens, et du coup... [...]
Je dirais que le monde de Facebook était déjà foisonnant, que la plupart des amis l'avaient, mais on avait encore parfois, on recevait un mail « Ami non-facebookien, tu ne l'as pas su, mais je t'invite à mon anniversaire ou à mon spectacle », etc. Et c'est vrai qu'il y avait encore ça, qui n'existe plus maintenant. [...]
Et sur le plan professionnel, ça correspond un peu aux mêmes années aussi, j'ai fait un autre travail avec la même metteuse en scène, Maïanne Barthès, un spectacle, avec une commande d’écriture, Antigone Faille Zero Day. Et là, en fait, je crois que cette documentation, hyper technique, mais passionnante, je l'ai faite là parce que là, on était chez les vrais geeks, les très très bons. C'était pour étudier les anonymous. Donc, tout ce qui est les bots, les machins, j'ai un peu oublié depuis, mais j'ai lu tout un livre d'une Américaine qui s'appelait Anonymous [de G. Colemann, Lux Editions, 2016] c'était ma bible, et c'était très très technique, mais elle vulgarisait ça, elle décrivait, c'était même théâtral, des séquences de tchat ou dans le Darknet… Ils n'aiment pas ce mot-là, mais tu vois, dans l'autre Internet, et comment ça fonctionnait, les attaques de bots, des machins. Donc en fait, je pense que cette documentation technique, oui, je l'ai faite, je n’y ai plus trop pensé pour Prouve-le, parce que je l'avais faite, ou était en train de la faire, avec Antigone Faille Zero Day. Voilà, c'est ça.

[J. Valero]
Je voudrais aborder tes expériences de mise en scène, avec cette pièce, et notamment la création originale avec M. Barthes.

[L. Vérot]
[...] Je connaissais un peu son esthétique. Et de mon côté, je m'amusais. Je savais que plus je mettrais des écrans dans le texte, moins elle en mettrait jamais sur scène. Si j’écrivais, « il y a des gens sur une vidéo en Sibérie », je savais qu'on allait se retrouver sur ce qu’elle en ferait. Tu n'as pas vu, le spectacle. Mais on s'est retrouvé avec un sèche-cheveux et la comédienne qui joue et qui envoie de la neige au fur et à mesure. Et une vieille perche qui ne marche pas. Donc, il y avait un plaisir aussi. Je savais qu'elle ne ferait pas du tout une mise en scène plaquée de ça. Mais qu’elle montrerait le bricolage. Donc, je m'inspirais aussi de ça. Je lui donnais du grain à moudre.
[...]

[J. Valero]
Est-ce que depuis cette pièce, il y a eu d'autres sujets liés au numérique qui t'ont intéressée, sur lesquels tu n'as pas forcément écrit ? As-tu développé un intérêt particulier pour ça ? Ou pas plus que ça ? Tu es revenu à d'autres choses ?

[L. Vérot]
Non, ce ne sont pas mes sujets de prédilection.

[J. Valero]
Est-ce que tu trouves que le théâtre est un bon média pour traiter ces questions ? Est-ce qu’il te paraît approprié ? Ou au contraire te dis-tu qu'on atteint peut-être les limites du média théâtral, que c'est compliqué de traiter ces questions par la fable théâtrale.

[L. Vérot]
C'est intéressant comme question, mais c'est vrai que ça mérite réflexion. Est-ce que je pense que le théâtre... [...] Qu'est-ce que je peux dire ? Ça dépend des spectacles. Sur l'écriture d'Antigone Faille Zero Day, là, c'était des sujets vraiment... C'est pas pareil que Prouve-le où il y a une incidence des réseaux sociaux sur ce que font les personnages, mais ça ne se passe pas dans l'Internet. Pour Antigone Faille Zero Day, on avait envie que ça se fasse quasiment dans les Internets. Et c'est vrai qu'à trouver en écriture, c'est pas forcément évident. Parce que c'est beaucoup de la lecture, de la lecture sur la page, de la lecture sur écran ce qu'on fait sur Internet. Rendre ça, trouver un jeu d'acteur qui rend ça, ça pose de grandes questions. En fait, les questions d'Internet ou des réseaux sociaux, je pense que ce n’est pas vraiment un sujet, en fait. Mais, je n'ai pas réfléchi non plus à comment je le définirais autrement. [...] C'est un sujet d'écriture, de recherche probablement, mais d'écriture de fiction... ? [...]

[L. Vérot]
Moi ce que j'aime bien, au théâtre par rapport au cinéma, par exemple, c'est qu'on voit comment les choses sont faites, en même temps qu'on les voit. Enfin, tu vois ce que je veux dire ? On voit le comédien changer de rôle d'une scène à l'autre. Ah, c'est cool ! Alors qu'au cinéma, non, ça va pas, non, mais qu'est-ce qu'il fait là, lui ? Il est mort ! Et donc, il y a ce côté bricolage et plus roots de la représentation de ce qu'on voit avec nos yeux sur scène, contraste fort avec la beauté clean d'un écran, et ça peut permettre aussi un peu de tourner en dérision, de redescendre un peu. Enfin, de montrer le ridicule un peu de certaines choses. Tu vois ce que je veux dire ?
[...]
Tourner un peu en dérision, des choses qui semblent si autoritaires quand elles sont dites sur un écran avec un titre qui s'affiche.

[J. Valero]
Montrer un peu les ressorts, quoi.

[L. Vérot]
Ouais, c'est ça ! Puisque le théâtre, souvent, on montre les ressorts de ce qu'on est en train de faire, ça permet peut-être ça. Sans qu'il y ait besoin de faire des discours, mais par la forme de la mise en scène, de montrer les ressorts. Ouais, c'est bien.

Durée

1:17:36

Citer ce document

“Entretien Lucie Vérot,” Archives plurielles de la Scène, consulté le 5 novembre 2026, http://archives-plurielles.elan-numerique.fr/items/show/1386.