Entretien Céline Ohrel
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Résumé
Extraits courts de la transcription
[J.Valero]
J'aimerais bien que vous me parliez de votre formation de la façon dont elle a une influence, notamment la formation plus philosophique et universitaire, la façon dont elle a influencé votre parcours d'artiste.
[C.Ohrel]
[…] J'avais une espèce de mix comme ça entre être en prépa dans une formation très scolaire, intellectuelle, et puis de l'autre côté, vraiment plutôt une formation théâtrale d'actrices qui se faisait à la marge dans un réseau alternatif, politique, radical, engagé. [...] J'ai demandé de faire un travail de mémoire sur le théâtre de Tadeusz Kantor, en rapport avec les philosophes de l'existence. [...] Et donc, je me suis lancée dans cette recherche et je suis partie en Pologne. [...] J'avais envie d'intégrer ça dans l'écriture, dans mon écriture. [...] Je sentais que c'était comme mettre en mouvement, mettre en acte une pensée philosophique, et sans forcément que ce soit dans l'intellectuel ou formel. [...] J'ai passé le concours de l'INSAS en mise en scène [...] c'était la possibilité [...] de commencer à écrire en essayant de mettre en mots puis en espace cette envie que j'avais d'interroger des questions philosophiques, mais au plateau.
[…]
[J.Valero]
Sur le site de la compagnie [Diplex] et dans le dossier que vous m'avez envoyé, vous écrivez que votre travail de compagnie s'intéresse, je cite : « aux problématiques sociétales liées à l'impact des nouvelles technologies, du progrès, du capitalisme dans nos vies ». Alors je voudrais qu'on s'arrête pour que vous m'expliquiez d'une part comment cet intérêt [...] va arriver dans le travail, est-ce qu'il a toujours été là, ou est-ce qu'il va émerger à la suite de rencontres, ou de lectures, etc. Et deux, que vous me précisiez un petit peu ce que vous entendez par l'association de ces trois termes, nouvelle technologie, progrès, qui est un terme finalement presque un peu désuet, je dirais, qu'on entend moins, qui est très lié évidemment à la technoscience et tout, mais progrès et capitalisme.
[C.Ohrel]
[...] Je suis née en [19]83, c'est ce que je raconte dans My story, c'est que j'ai grandi en même temps que Zuckerberg et que l'arrivée finalement du numérique dans nos vies quotidiennes et intimes, je ne l'ai pas forcément vue dans les années 2000. Quand Facebook est arrivé, c'était impossible pour moi d'aller sur Facebook puisque pour moi c'était la continuité du capitalisme, le livre des visages, il y avait une dimension pour moi, je ne m’y suis pas intéressée. Et il se trouve que [...] quand j'étais à Bruxelles j'ai rencontré [...] mon compagnon [Arnaud Poirier] [...] qui est devenu mon collaborateur artistique et avec qui on a créé la cie Diplex, et qui, lui, faisait de la musique sur ordinateur, de la musique électronique. Je pense que quelque part c'est aussi au travers de cette rencontre que petit à petit j'ai découvert ce monde informatique comme un lieu aussi de création artistique. [...] Je commençais à percevoir la potentialité artistique et créative avec ces outils, justement un peu en opposition avec un monde technologique qui serait une technologie au service du monde capitaliste. Puis de l'autre côté, à force de lire et de travailler sur le monde capitaliste et le progrès [...] je suis beaucoup aussi influencée évidemment par Walter Benjamin et la question de comment la technique va impacter une société. Finalement, puisque la technologie devenait de plus en plus importante dans nos vies, la technologie est devenue de plus en plus importante à mes yeux comme sujet d'étude.
[...] En rentrant dans cette recherche, j'ai gardé de la philosophie aussi un côté chercheure, c'est-à-dire [...] qu'au début de mes projets il y a des thématiques, il y a des choses dont j'ai envie de parler et je vais commencer à chercher comme vous faites : à chercher des auteurs, autrices, des sociologues, anthropologues, philosophes [...]. En plongeant dans cette recherche j'ai découvert toute la pensée post-humaine, l'université de la singularité, le transhumanisme, et c'était [...] en 2012, 2013, 2014, ce n’était pas des choses dont on parlait comme maintenant. [...] Mais à ce moment-là c'était quand même quelque chose un peu de niche. On voyait cette pensée transhumaniste comme une pensée un peu lubie de gens là-bas qui créent des robots, mais sinon en Europe j'ai l'impression qu'on est très en retard.
[...]
[S.Ohrel]
Peut-être j'arrive à cette idée que le capitalisme, le progrès et les nouvelles technologies se sont reliés au fur et à mesure, sont devenus une évidence à la fois au travers de mes recherches en amont et aussi parce que je devenais de plus en plus attentive à toutes les nouveautés qui arrivaient, mais avec un regard un peu distancié. [...] Petit à petit, en fait, au travers de mes recherches c'était plus une curiosité puis surtout l'impression, un sentiment qu'il fallait, que c'était nécessaire de s'intéresser à ces sujets parce que ce n’était pas juste un truc de niche ou un truc de geek ou un truc de spécialiste, mais que c'était en train de vraiment modifier notre rapport au corps. Et je crois que le fait d'avoir découvert aussi le transhumanisme, la singularité, l’eugénisme démocratique, en étant enceinte, ce n’est pas rien parce que c'est tout d'un coup je me rendais compte : mais en fait ça vient vraiment au plus près du début de notre vie, de comment la technologie vient impacter nos choix et notre corps dès le début, dès qu'on est dans le ventre. [...]
[C.Ohrel]
Par exemple dans Halloween Together, il y a l'épisode qui parle de l'IA, de cette autrice qui est une IA, et [...] c'était peut-être pointu et ça c'était la vision des programmateurs. Parce qu’en vrai, moi ce que j'ai trouvé intéressant, c'est déjà de voir venir des étudiants ingénieurs au théâtre. Eux, évidemment, ils venaient parce qu'on avait travaillé ensemble, mais ils plongeaient complètement dedans. Et ça faisait venir un autre type de public, [...] de jeunes qui ne vont pas au théâtre parce qu'ils pensent que ça ne les concerne pas. Ils n'allaient pas être largués puisque toutes les séries autour de nous, [...] les séries Netflix, Black Mirror, on baignait déjà dans des séries où est abordée l'IA, l'intelligence artificielle, la robotique dans nos vies, les puces. Et quand on en parle, quand c'est dans les séries, c'était comme si ça passait, mais au théâtre, ce serait trop technique. Il y a eu une petite phase comme ça, je dois dire, d'un théâtre qui fait peut-être un peu peur parce qu'il est technique, parce qu'il parle de technique. La peur je pense, la science-fiction en a quand même [...]. [...] Alors moi je n’ai jamais dit que j'écrivais de la science-fiction et en fait plus ça va, plus non ce n’est pas de la science-fiction et même Halloween Together, dix ans plus tard, ce n’est absolument pas de la science-fiction. [...] C'est du réel en fait, mais c'est de l'hyper réel. C'était presque être dans une espèce d'anticipation très proche.
[...]
[C.Ohrel]
[...] J'ai découvert Aux sources de l'utopie numérique de Fred Turner [...]. Quand j'ai découvert cette histoire, le lien avec les hippies [...] je me suis dit mais c'est fou, on arrive quand même à l'inverse de ce qu'était l'utopie de ces outils [...]. Et puis aussi ça m'a permis de remettre le nez dans l'histoire militaire des outils numériques et d'arriver à ma propre histoire intime, de dire : en fait mon père il a fait la guerre nucléaire, mais en fait, la guerre nucléaire, la guerre froide, c'est une guerre informatique. Tout ce qui est le cryptage, l'espionnage, le codage, c'est ce que faisait mon père sur les sous-marins [...].
De me rendre compte que depuis que je suis enfant, je baigne finalement dans ce monde et que le développement des outils par des gens comme Steve Jobs, des anciens hippies, et le développement des outils militaires informatiques [...] s'est fait parallèlement ensemble [...]. Je pense qu'on a tous l'impression depuis 20 ans que les smartphones sont arrivés dans nos mains, que c'est là que ça a commencé la révolution numérique, mais en fait, elle a une histoire qui jalonne le 20e siècle. Et là, voilà, en partant de là, je me suis dit, bon, prochaine pièce, je parle de ça [...].
[…]
[C.Ohrel]
С'est Aurélia Marin [...] qui est l'ancienne administratrice du CDN de Caen [...] et avec qui on a fait ce dossier de présentation de compagnie où elle m'a dit : « Il faut que tu arrives à retisser le narratif autour de tes projets puisque en fait, à chaque fois dans tes pièces, il y a des questions familiales, il y a les questions du deuil, il y a les questions du rapport à nos enfants, en fait, tu ne parles pas que du numérique, c'est le paysage en fait, c'est ton paysage parce que c'est le paysage dans lequel sociétalement nous sommes ».
[...]
[J.Valero]
[...] Ce refus de considérer le numérique comme un sujet, c'est-à-dire qu'on préfère, effectivement, ce que vous dites : il faut plutôt que je parle de la famille, des liens, etc., comme si finalement le numérique c'était un sujet pas très digne d'intérêt.
Des fois je fais un peu le parallèle avec les dramaturgies classiques, les sujets nobles et les sujets non nobles, et j'ai l'impression que le numérique serait un peu ce sujet pas très noble auquel il n'est pas trop bien de s'attaquer. Et puis aussi ce que vous avez évoqué qui m'intéresse, c'est pourquoi dès que vous parlez de sujet numérique, on vous pousse vers le théâtre numérique qui n'est pas du tout la même chose ?
[C.Ohrel]
Alors là tout d'un coup le covid a modifié notre rapport aux outils et les théâtres se sont embarqués dans ces outils par survie, et aussi pour être dans le coup. Donc il y avait aussi je pense une espèce de méfiance de dire « on ne peut pas être que technocritique ». Par exemple je peux parler de My story puisque suite à ça, j'ai plongé dans des tas de lectures pendant Halloween Together, notamment par rapport à un personnage. Comme je parlais des avatars numériques, j'ai fait des recherches sur comment créer un avatar et la question des collectes des données, de comment on irait chercher toutes les données pour construire une identité numérique.
Et à partir de là, j'ai découvert plein de manières de se raconter sur internet, que ce soit de partir des vieux blogs jusqu'à Instagram, jusqu'à Tiktok, jusqu'aux reels, plein de choses que moi je ne pratiquais pas forcément mais ça m'a permis de m’upgrader, et de découvrir aussi le monde des influenceurs. En fait, j'ai plongé encore plus dans ce monde-là et [...] dans la question d'identité numérique et de l'IA et de la technique et des technologies qu'il faudrait pour générer un androïde avec notre identité numérique copiée. J'ai plongé aussi dans tout ce qui était comment ça fonctionne et tout ce qu'il faut d'énergie, de matériel, pour finalement nous permettre de nous exprimer et de nous raconter sur les réseaux. Et donc est arrivé My story justement.
Et là pour le coup, on a décidé avec mon scénographe de ne pas du tout utiliser de technologie et de vraiment plutôt s'intéresser à comment toutes ces techniques viennent immobiliser notre corps et nous figer dans une image puisqu'ils nous contraignent, puisqu'on se raconte sur un tout petit écran et qu'il y a plein de codes et de normes. Et de venir plutôt montrer ce corps qui est contraint dans un espace plus ou moins vide et qui ne représenterait qu'une photographie, que ce qu'on voit sur l'image, et puis de venir [...] se nourrir oui, des filtres, de l'esthétique, mais pour voir comment on peut s'en nourrir et s'en inspirer [...]. Finalement il y a de la technologie dans My story, mais elle est traduite par des outils artisanaux et théâtraux.