Entretien Marine Auriol

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Dublin Core

Titre

Entretien Marine Auriol

Éditeur

Julie Valero

Public visé

private

Date

12 mars 2025

Contributeur

Justine Pierro

Résumé

Extraits de la transcription

[J. Valero]

 Les deux pièces qui sont dans mon corpus ont été écrites... donc Le monde serait plus simple en 140 caractères (mais pas forcément plus beau) et Ce qu’ils disent (Sale hope), ont été écrites la même année, il me semble, 2017. Est-ce que vous pouvez me raconter un peu leur genèse et peut-être leur relation ?

[M. Auriol]

 [..] Depuis le début d'Internet, depuis le début des réseaux sociaux je suis très, très consommatrice de ça. Voilà, c'est quelque chose qui est très important dans ma vie à tel point que j'en ai fait mon métier principal puisque je ne vis pas de ma plume.[..] A cette époque-là, j'étais je crois chef de projet dans une agence de communication numérique, et je travaillais sur des dispositifs numériques pour des marques autour des réseaux sociaux, sur des chartes d'écriture, sur des « comment est-ce qu'on communique sur Facebook, comment on communique sur Twitter » à l'époque, Instagram commençait aussi. Voilà, j'étais vraiment dans ma vie professionnelle à côté de l'écriture, très, très en phase avec ces méthodologies de communication. Cela m'intéressait d'autant plus que je trouvais, que pour attraper les jeunes élèves et les emmener dans une écriture théâtrale, c'était extrêmement pratique, puisque par exemple ça faisait partie un petit peu de mes systèmes d'écriture avec eux : quand on écrivait un personnage, quand on créait un personnage, nous faisions son profil Facebook, et cela nous permettait de dire comment il s'appelle, quel âge il a, ce qu'il aime, ce qu'il n'aime pas. C'étaient vraiment des entrées dans la constitution de ce que peut être un personnage en utilisant les profils des réseaux sociaux. Et puis aussi j'aimais bien, alors ce n'est plus tout à fait le cas avec Twitter/X, mais à l'époque, le fait que ce soit bloqué en 140 caractères, je trouvais qu'il y avait une vraie contrainte intéressante à utiliser dans l'écriture. […] « comment est-ce qu'on annonce une catastrophe en 140 caractères, comment est-ce qu'on peut communiquer des choses », c'était vraiment un travail autour de cette contrainte de Twitter à l'époque, s'en servir comme un jeu d'écriture pour les amener à s'amuser et à utiliser des médias dont ils avaient l'habitude pour libérer leur créativité à côté. Cela était pour Le monde serait plus simple en 140 caractères.

J'avais déjà fait dans d'autres ateliers d'écriture pour écrire des petites choses un peu poétiques, un peu sur le type de haïkus en 140 caractères, et je trouvais qu'il y avait un côté intéressant sur… le haïku. C'est une contrainte, de toute façon la poésie est souvent, pas moderne et pas contemporaine, mais ancienne, repose sur des contraintes techniques très fortes, et donc se servir de cela pour écrire de la poésie. Je trouvais intéressant de jouer avec cette espèce de 140 caractères : il fallait synthétiser sa pensée pour au contraire apporter un peu de poésie, et donc se servir de cette contrainte pour en faire quelque chose d'un peu plus poétique. L'idée est venue de se dire que finalement, ça devient ce personnage féminin qui devient une poétrice qui est une sorte de factrice et qui en même temps fait de la poésie dans cette contrainte-là. Donc j'avais fixé ma contrainte, c'est-à-dire que toute la pièce serait écrite, en tout cas le personnage de tweet ne parlerait qu'en tweet, et donc, ce serait sur 140 caractères à chaque fois avec aussi des hashtags. Ce jeu de hashtags m’amusait assez.

[…] 

[M. Auriol]

J’ai deux parents informaticiens, j’ai été élevée dans les ordinateurs, j'ai même appris à écrire avant d'avoir un stylo dans la main, j'avais un clavier d'ordinateur dans les mains, donc je pense que j'ai appris à écrire sur un clavier d'ordinateur. […] Mon père jeune m'a appris à coder. On faisait de la programmation ensemble, ça faisait partie des choses qu'on partageait ensemble.

[…] 

[M. Auriol]

Mon boulot, c'est de m'assurer que les agents de la ville et la ville aient les bons outils numériques, sachent les utiliser et puissent travailler avec le numérique parce que je reste persuadée, depuis le début, mais parce que j'ai eu des parents qui m'ont appris cela, que l'informatique et le numérique sont des moyens de simplification de la vie. Mais pour que ce soit le cas, il faut que ce soit fait intelligemment, il faut que ce soit apporté aux gens qui en ont besoin de manière à ce qu'ils puissent le comprendre. C'est tout ce travail-là que je fais

[…]

[M. Auriol]

Si je me suis intéressée au numérique et pas tant à l'informatique ( je fais quand même la nuance entre l'informatique et le numérique), c'est que j'ai appréhendé ça comme une langue étrangère. Le code informatique pour moi, c'est une langue étrangère : « comment est-ce qu’on peut communiquer en utilisant une autre grammaire, un autre vocabulaire ».  C'est vraiment ce rapport-là que moi je trouve fascinant : quand on s'intéresse un peu à la programmation, c'est une autre façon de communiquer et de parler. 

[J. Valero]

Et cela ne s’est jamais effleuré dans l'écriture dramatique, cette confrontation ?  Parce que ce qui m'intéresse dans Le monde en 140 caractères, c'est une façon de redonner au « langage naturel  ( j'adore cette expression, j'ai mis vraiment du temps la première fois que je l'ai vu à me dire « le langage naturel c'est ce que je parle»). […] C'est de redonner une place au « langage naturel », même s'il n'est pas présent, le langage codé, l'informatique… 

[…] 

[J. Valero]

[…] Est-ce qu’il y a des difficultés inhérentes au numérique ? Par exemple, vous faites le choix quasi dans les deux pièces de pas ou peu représentées de manière concrète les actions numériques, il n'y a pas d'écran enfin il y a quelques gestes, il y a un peu d'écran à la fin du Monde en 140 caractères, mais peu. Pouvez-vous me parler de ces liens entre l'écriture et l'écriture numérique ? 

[M. Auriol]

Oui, alors, c'est vrai que je me sers de cette écriture numérique mais je ne veux pas l'imposer au metteur en scène. C'est très important pour moi qu’il ou elle fasse le choix de le montrer sur écran ou pas. Je trouve que cela peut être une langue en soi, sans avoir besoin du médium ordinateur ou du médium… ou du téléphone ou de l'affichage, mais c'est au metteur en scène de faire son choix et je ne veux surtout pas l'imposer.

 [J. Valero]

Ok, donc l'analogie elle est plutôt sur des questions de rythme, de langage…

[M. Auriol]

C'est ça, le fameux hashtag. J'écris « dièse » et après libre au metteur en scène aussi de faire lire « hashtag quelque chose » ou « dièse », après c'est à eux de décider.

[….]

[J.Valero]

Êtes-vous satisfaite de l’utilisation que vous avez du numérique dans le cadre professionnel ou êtes-vous toujours à la recherche de simplification et de gains de temps ? A l’heure actuelle, est-ce qu'il y a une sorte d'ergonomie, de fluidité de ces outils numériques pour vous ? Est-ce que vous êtes à la recherche de plus de facilité ?

[M. Auriol]

Je suis toujours à la recherche de plus de facilité, ça fait partie de mon quotidien de travail, pas forcément pour moi, car je me satisfais de certaines difficultés quand je sais qu'elles sont nécessaires, mais pour d'autres utilisateurs. Je trouve que le monde numérique a gagné la bataille. Il y a quelques mois, quand mes parents étaient informaticiens, l'informatique c'était fait par des informaticiens, pour des informaticiens. Avec le numérique, on a fait de l'informatique pour des gens et on a vraiment déployé des ergonomies et un rapport au parcours utilisateur qui je trouve a fait que l'adoption a été massive. Comme je fais des formations aussi sur la sécurité informatique, la difficulté avec cela c'est de trop simplifier : les gens ne se rendent pas forcément compte que quand c'est gratuit, c'est que c'est vous le produit. Il y a une méconnaissance comme on a tout simplifié et quelque part, on ne se rend pas compte qu’on donne beaucoup de soi et on enfin, on se met aussi beaucoup en danger avec ça. Donc c'est à nouveau pareil, c'est encore un médicament qui peut, si on en prend trop, devenir un poison. La simplification c'est super, mais de temps en temps, il faut essayer de comprendre comment ça marche parce que c'est comme ça que derrière on peut se prémunir des dangers. Il faut lire les petites lignes de la notice. 

[…]

[J. Valero]

[...] Que pensez-vous de l'intelligence artificielle ?

[M. Auriol]

[...] J'ai deux vraies grosses problématiques, déjà le coût écologique qui, je trouve, on n'aborde pas suffisamment [...] dix questions à chat GPT c'est 50 centilitres d'eau pure qu'on verse sur le sol donc faut quand même avoir ça en tête quand on demande à chat GPT d'écrire ses mails. [...] L'autre problème c'est les biais, et en tant que femme dans le numérique je sais la difficulté de ce qu'un biais de programmation peut faire sur la production de résultats. Quand on parle d'intelligence artificielle dans ma mairie ou dans d'autres je me rappelle toujours ça : « Attention Chat-GPT et les autres intelligences artificielles ont été développées par des hommes blancs de 30 ans.» Qu'est-ce que ça implique ? Ca implique que les résultats,  ils auront ce biais-là quoi qu'il arrive, on ne peut pas aller contre, la machine c'est un ou zéro. De rappeler aux gens ça à chaque fois en leur disant « ce sont des outils incroyables qui vont développer des choses fantastiques mais n'oubliez pas ça » [...]. En revanche là où je trouve que ce que… quand on dit « non mais ça va remplacer, ça va arrêter des métiers, les jeunes ne savent… les jeunes ne savent plus, ils font tout leur devoir universitaire sur chat GPT ». OK. OK. Sauf que je fais de l'assistance à maîtrise d'ouvrage, j'aide les services à expliquer et à définir leurs besoins, et je suis confrontée à des gens entre 30 et 60 ans qui ne savent pas définir un besoin, qui donc sont perdus. […] Je trouve que utiliser l'intelligence artificielle c'est apprendre à raisonner de cette manière parce que pour avoir un bon résultat d'intelligence artificielle, il faut lui donner les bons éléments, il faut avoir réfléchi à ce qu'on veut obtenir pour pouvoir avoir la bonne réponse. J'espère que cela va former des jeunes générations qui vont être beaucoup plus alertées sur cela et savoir beaucoup mieux comment exprimer un besoin et donc déjà anticiper ce qu'ils veulent avoir avant même de commencer à utiliser l'outil.

[…]

Citer ce document

“Entretien Marine Auriol,” Archives plurielles de la Scène, consulté le 5 novembre 2026, http://archives-plurielles.elan-numerique.fr/items/show/1483.